Bien que la décrépitude de certains édifices scolaires ne soit qu’un des éléments de la débâcle de notre système d’éducation, j’ai été portée à réfléchir, récemment, sur l’héritage architectural des écoles du Québec. De la petite école de rang au collège classique, des « écoles de Duplessis » aux mornes polyvalentes bétonnées, que nous disent les formes et le caractère de ces bâtiments? Il me semble que le type d’écoles construites par une société nous en dit long sur les valeurs et les idéaux qui la sous-tendent.
À l’époque d’Émilie Bordeleau

Ancienne école de rang. Source : Répertoire du patrimoine culturel du Québec.
Les premiers balbutiements du système scolaire québécois datent du début du XIXe siècle. Les écoles de rang, petites bâtisses en bois à l’architecture vernaculaire, font leur apparition vers 1830. Rudimentaires et inconfortables, elles ont pour but de prodiguer une instruction de base aux enfants de la campagne : lecture et écriture, calcul, parfois un peu d’histoire et de géographie. À cette époque, la plupart des enfants quittent l’école (par ailleurs non obligatoire) avant l’âge de douze ans afin de subvenir aux besoins de leur famille pauvre et nombreuse. L’enseignement est dispensé par une institutrice – une jeune fille un tant soit peu instruite et pas encore mariée – et complétée, sur le plan religieux, par le prêtre qui prépare les enfants aux sacrements. Des inspecteurs et des commissaires s’assurent du bon fonctionnement général des écoles.
C’est un système certes lacunaire, conçu pour une société pauvre et rurale. Et son cadre est hélas moins romantique que dans Les Filles de Caleb… Quant au bâtiment, il s’attache à l’essentiel : en gros, c’est une salle avec un poêle, un tableau et des bancs. On s’arrange avec ce qu’on a!
Quand les écoles deviennent des institutions religieuses

Séminaire Saint-Joseph, Trois-Rivières. Source : Wikipédia
Parallèlement, à la même époque, naissent les fameux collèges classiques. Déjà, des communautés religieuses œuvraient en éducation – notamment les Ursulines auprès des filles -, mais il s’agit maintenant de bâtir des séminaires pour former en premier lieu de futurs prêtres, car on en manque! Deuxièmement, on désire former des notables (médecins, avocats, notaires) francophones, ce pourquoi la plupart de ces collèges sont ouverts à tous ceux qui peuvent se le permettre, et non seulement aux clercs. On a bien souvent critiqué, du haut de notre égalitarisme moderne, ce système soi-disant élitiste. Cependant, on oublie que bien des fils de cultivateurs ont accédé à une éducation supérieure grâce à la bienveillance de prêtres qui finançaient eux-mêmes les études de garçons prometteurs, ou tout simplement grâce aux sacrifices de leur famille.
Le programme académique de ces collèges, qui s’appuie sur une riche tradition, comprend ce que l’on appelle les Humanités (étude des langues grecque et latine, lettres, sciences humaines), la théologie et la philosophie, les sciences, la pratique de sports, et même, un peu plus tard, une branche d’études commerciales dans certaines institutions. Il s’agit donc d’une formation complète qui transmet des savoirs, une culture, et qui forge la personne dans toutes ses dimensions. Jamais, au Québec, n’avons-nous atteint par la suite une telle excellence en éducation pré-universitaire.

Séminaire de Nicolet. Source : RPCQ
Cette éducation traditionnelle se transmet bien sûr dans un cadre rigide – trop rigide selon certains-, et ceci se reflète dans l’architecture des bâtiments. L’esthétique classique des collèges, des séminaires, des couvents et des pensionnats vise à établir solidement le prestige de l’institution : l’image prime sur le confort. Pierre taillée, escaliers et portails monumentaux, symétrie parfaite, parquets de bois cirés et dortoirs spartiates… Ici, on est loin de l’univers calînours des écoles actuelles et de leurs arcs-en-ciel peints sur les murs. Une discipline austère et un (trop) grand contrôle des comportements et des consciences par des clercs tout-puissants a, semble-t-il, souvent été le prix à payer pour cette éducation qui demeure toutefois, à bien des égards, exceptionnelle.
Un gouvernement qui construit des milliers d’écoles
À partir de 1943, l’instruction devient obligatoire pour tous les enfants de six à quatorze ans. Ceci, combiné au baby-boom de l’après-guerre, crée un grand besoin de nouvelles écoles. En outre, comme le Québec accuse alors un retard par rapport aux autres provinces sur le plan de l’éducation, le gouvernement Duplessis voit la nécessité d’investir afin d’améliorer le niveau de scolarisation tout en rendant celle-ci accessible. C’est ainsi qu’environ 3000 écoles seront construites entre 1945 et 1955, à partir de plans-types conçus par le Département de l’Instruction publique. Ces petites écoles aux formes simples, baptisées « écoles de Duplessis », sont bien reconnaissables et ponctuent la plupart de nos villages et de nos banlieues. Plan rectangulaire ou en « L », deux étages, toit à deux versants, fenestration généreuse, parement en brique et façade ornée de croix : ça vous dit quelque chose?

Aujourd’hui, il est de bon ton de dénigrer ces écoles jugées « ternes », désuètes, pas assez fonctionnelles. Ça nous prend de grands gymnases, des laboratoires, des cuisines, que sais-je? Dans la nouvelle course à la laïcité, on tente d’enlever les croix (souvent incrustées dans la brique…) et on change parfois le nom de ces petites écoles, qui portent à peu près toutes des noms de saints. Pourtant, il me semble que ces bâtiments ne sont pas mal conçus du tout : classes bien éclairées, salle de récréation ou petit gymnase, corridors larges, peu d’escaliers à gravir. 3000 écoles en dix ans! L’État pourrait-il en faire autant de nos jours? Qu’a-t-on bâti ces dix dernières années? Six « lab-écoles »?

Source : BAnQ
Le Rapport Parent et les polyvalentes brutalistes

École secondaire, Sorel. Source : RPCQ
Dans la foulée des réformes de la Révolution tranquille est créée en 1961 la Commission royale d’enquête sur l’enseignement dans la province de Québec (mieux connue sous le nom de Commission Parent). Les résultats de cette enquête mènent à la prise en charge complète de l’éducation par l’État, au remplacement des collèges classiques par des écoles polyvalentes et des cégeps, puis à la création d’un réseau d’universités publiques. Cette volonté de démocratiser l’enseignement supérieur s’accompagne, sur le plan architectural, d’une prise de distance sans précédent avec les formes classiques héritées du passé : le mouvement que l’on a qualifié de brutaliste. Finis les ornements, les matériaux nobles et l’harmonie; on préfère modeler des formes fantaisistes dans du béton brut. Comme beaucoup d’adolescents de ma génération, j’ai moi-même passé cinq pénibles années dans l’une de ces polyvalentes déprimantes aux longs corridors sombres, sans fenêtres, aux recoins louches, à l’atmosphère de pénitencier.
L’auteur Stéphane Biron, sur une page facebook dédiée au patrimoine de Nicolet, a brillamment décrit le phénomène :
« On a vu les collèges classiques et les écoles normales s’effriter. On a sorti les religieux des classes pour y mettre des fonctionnaires, et on a remplacé la rigueur des humanités par la froideur des polyvalentes. Le rapport Parent, c’était la promesse de l’égalité, mais c’était aussi le début de l’uniformité grise. On a arraché les jeunes aux mains des Frères et des Sœurs pour les garer dans des usines à savoir où le génie du lieu n’avait plus son mot à dire.

Source : BAnQ
On est entrés dans la modernité comme on entre dans une salle d’attente : c’est propre, c’est éclairé au néon, mais y’a personne qui a envie d’y rester longtemps. On a réformé pour ne plus avoir honte d’être « en retard », oubliant que Nicolet avait toujours été en avance grâce à son savoir enraciné[1]. On a fermé les vieux livres pour ouvrir des cartables de plastique, et on a cru que le progrès nous rendrait plus grands.
C’était moderne, c’était « audacieux », c’était surtout le début d’un immense déclin esthétique. On a troqué la pierre taillée pour le béton brut, puis tranquillement, on est entrés dans l’ère du jetable. »

Une école polyvalente à Jonquière
Tirer des leçons du passé
Et si, au lieu de considérer tout ce qui nous a précédé comme étant mauvais, on tirait des leçons tant des erreurs que des bonnes réalisations du passé? Si on retenait le meilleur de toutes les époques, de tous les systèmes?
Quand on se penche sur l’histoire du Québec – même l’histoire récente -, on observe que les enfants servent malheureusement de cobayes pour tester nos idéaux, nos utopies, nos idéologies. Les générations qui nous suivront regarderont probablement avec consternation les images d’écoliers durant l’épidémie de Covid, séparés de leurs camarades par des plexiglass ou isolés chacun dans leur coin dans la cour de récréation. Plus que jamais, les institutions scolaires sont la cible de pressions de la part d’une multitude de groupes aux diverses lubies : rappelons qu’il s’en est fallu de peu pour qu’on aménage des toilettes « non genrées » dans les écoles nouvellement construites ou rénovées.
Il apparaît plus qu’urgent de se recentrer sur l’essentiel : offrir aux jeunes esprits un cadre propice pour grandir. Grandir en force, en savoir, et en vertu!
[1] Nicolet a été l’hôte du premier collège classique en dehors de Québec et de Montréal. Fermé dans les années 1960, le séminaire est devenu l’École nationale de police.

2 Commentaires
Danielle Perron
6 mars 2026 à 22 h 25 minCette éducation, issue de la chrétienté a porté des fruits extraordinaires, des fruits qui , sont présents aujourd’hui dans notre société toute cette compassion dans les hôpitaux tous les systèmes de santé qui prend soin qui donne et en plus gratuitement, c’est quelque chose qu’on n’aurait pas ailleurs c’est grâce à l’éducation par les communautés religieuses qui nous ont transmis des valeurs, telles qu’on qu’on puisse accéder à un réseau de santé, exceptionnel est rare sur la planète.
Tony Lacoursière
20 mars 2026 à 20 h 13 minEntièrement d’accord. Les communautés religieuses nous ont laissé tout un héritage. On les a beaucoup critiquées à cause de quelques brebis galeuses, mais dans l’ensemble c’étaient des personnes dévouées à la tâche. Je puis en témoigner, ayant connu le pensionnat et l’hospitalisation à cette époque. Je me souviens qu’au pensionnat, mon enseignante religieuse de sixième année me faisait faire des dictées en solo pour que je surperforme à un examen d’admission au collège classique. Et cela, personne ne lui avait demandé. Voilà!
Tony