L’automne dernier, j’ai fait un pèlerinage en Italie. Hébergée avec ma famille à la maison des Religieux de Saint-Vincent-de-Paul à Rome, j’assistais quotidiennement aux offices ou à la messe dans la petite chapelle de la communauté. J’admirais les magnifiques vitraux, ils me fascinaient : leur sujet, les apparitions de La Salette, était nouveau pour moi. Pourtant, quelque chose dans le style, dans le dessin, m’était étrangement familier. Puis un matin, en m’approchant, j’ai vu la signature : Guido Nincheri. Le même artiste ayant conçu les vitraux qui m’environnent chaque dimanche à la cathédrale de Trois-Rivières!

Gracieuseté du frère Jacques Thibault, archiviste des RSVP à Québec
C’était un beau « clin Dieu », comme on dit. Un rappel de mon pays par un artiste qui fait justement le pont entre l’Italie et le Québec. À noter que j’ai déjà écrit sur Nincheri dans un précédent article, que vous pouvez lire afin d’avoir une idée générale de son parcours et de son œuvre.
On reconnaît, sur les trois vitraux rectangulaires de la chapelle romaine, la grande maîtrise de la composition, le rendu délicat des visages, les couleurs éclatantes et toutes en nuances qui sont des traits caractéristiques de l’œuvre du verrier italo-montréalais. De même, les inscriptions entourées de roses au bas des images (sections que l’on appelle « vasistas » ou impostes) ressemblent à celles de ses vitraux québécois. Mais le thème ici illustré est beaucoup plus rare dans l’art religieux de chez-nous, alors que nous sommes pourtant bien pourvus en représentations mariales de toutes sortes. Fait intéressant, un autre vitrail créé par Nincheri à la même époque pour l’église de la Nativité-de-la-Sainte-Vierge, dans le quartier Hochelaga à Montréal, reprend le même sujet. Il s’insère toutefois dans un ensemble représentant plusieurs apparitions mariales dans le monde.
Une brève recherche m’a montré que le vocable de Notre-Dame-de-La-Salette n’a été attribué qu’à deux paroisses au Québec (à Montréal et en
Outaouais) et que le sujet apparaît peu dans l’art. C’est probablement pour cette raison que je me suis demandée qui était cette femme représentée, coiffée d’un bandeau bizarre et vêtue presque comme une paysanne du XIXe siècle, avec un tablier autour de la taille et un fichu sur les épaules! On est loin de la Vierge iconique avec son voile blanc et son manteau bleu, disons.
L’histoire de La Salette
Moins connue dans l’Église universelle que les apparitions de Lourdes, de Fatima ou de la rue du Bac (médaille miraculeuse), celle de La Salette est toutefois à l’origine d’un important sanctuaire français, et sa mémoire est inscrite dans le calendrier liturgique au propre de France. Avec les autres visions mariales mentionnées, elle s’inscrit dans un cycle de visites de la Vierge à des enfants, des pauvres et des humbles. Ces événements ont ranimé la foi et la dévotion à Marie dans plusieurs communautés, puis à l’échelle du monde.
L’histoire de La Salette se déroule dans un contexte de grande pauvreté matérielle (mauvaises récoltes, analphabétisme, enfants « loués » à des fermiers pour subvenir aux besoins des familles), mais aussi de pauvreté spirituelle (déchristianisation, travail le dimanche, dégradation des mœurs). Le 19 septembre 1846, sur une montagne de ce village alpin, une « belle dame » en pleurs apparaît à deux enfants bergers : Mélanie, 14
ans, et Maximin, 11 ans. La dame se désole de l’impiété du peuple, prédit des calamités, encourage les enfants à prier. « Elle avait un bonnet de forme simple, abaissé sur les yeux et fort élevé sur le front, selon la coiffure des femmes de l’Oisans. Elle portait une longue robe blanche qui lui descendait jusqu’aux pieds, recouverte d’un fichu blanc et d’un tablier jaune. Des guirlandes de roses entouraient ses pieds, [ainsi que] le galon de son fichu et sa tête. Sur la poitrine elle portait une grande croix où, de part et d’autre du Christ, étaient figurés les instruments de la Passion[1] ». C’est ainsi que Notre-Dame-de-La-Salette sera représentée dans l’art par la suite, comme dans les vitraux de Nincheri.
Et pourquoi rappeler cette histoire dans la décoration d’une chapelle des Religieux de Saint-Vincent-de-Paul? Parce que l’apparition est survenue en même temps que prenait forme la mission que s’était donnée cette communauté naissante : l’évangélisation des pauvres. Le fondateur des RSVP, le vénérable Jean-Léon Le Prévost, y a vu une confirmation du charisme de la communauté. Par la suite, il a nourri une grande dévotion envers Notre-Dame-de-La-Salette, par l’intercession de laquelle il disait recevoir d’abondantes grâces.
L’histoire des vitraux

Église Saint-Vincent-de-Paul à Québec, aujourd’hui démolie (archives RSVP).
L’ensemble des trois vitraux a été réalisé en 1964 dans les studios Nincheri, en même temps qu’une autre série ayant pour thème saint Joseph. Ces œuvres étaient destinées à orner l’église Saint-Vincent-de-Paul de Québec, endommagée par un incendie en 1949 et en partie reconstruite dans les années suivantes.
À la suite de la construction de l’autoroute Dufferin, la paroisse Saint-Vincent-de-Paul cesse d’exister en 1988. L’église est vendue dix ans plus tard, puis démolie. Les vitraux ayant été conservés par la communauté, ils sont réinstallés dans le scolasticat des Religieux de Saint-Vincent-de-Paul, à Sainte-Foy.
Toutefois, le scolasticat est à son tour vendu puis démoli en 2016; les vitraux sont alors rapatriés par la Maison généralice de la congrégation à Rome, puis installés l’année suivante dans la petite chapelle du couvent, là où je les ai admirés. Quant aux vitraux sur saint Joseph, ils ont été offerts à l’Oratoire Saint-Joseph du Mont-Royal.

Le fils et le petit-fils de Guido Nincheri, accompagnés de leur épouse et du curé de la paroisse, lors de l’inauguration des vitraux. (Archives RSVP)
Il aura donc fallu que j’aille à Rome pour me familiariser avec une dévotion mariale française, illustrée par un artiste italien ayant fait carrière au Québec!
* Merci au frère Olivier Lecertisseur, de Rome, et au frère Jacques Thibault de Québec pour l’information et les documents qui m’ont permis d’écrire cet article.
[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Apparition_mariale_de_La_Salette

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