Patrimoine du Québec / Rites et traditions

Patrimoine insolite : les calvaires en bouteille

Vous avez sans doute déjà vu des bateaux en bouteille, chefs-d’œuvre d’art populaire qui ne manquent jamais d’étonner. Mais saviez-vous qu’il existe aussi des calvaires en bouteille? Ces représentations miniatures de la crucifixion, assemblées avec patience et dextérité dans des contenants en verre (cruches, flacons, bouteilles), sont devenus des objets rares. On en trouve dans les collections des musées d’histoire et d’ethnologie, chez les antiquaires et les marchands de curiosités. J’ai récemment eu la chance d’en observer quelques beaux exemples chez un collectionneur.

Un héritage de la France 

Ce savoir-faire pour le moins original nous aurait été transmis par nos ancêtres français; de fait, il est attesté en France à partir du XVIIIe siècle. Si les navires en bouteille ont été sculptés par des artisans des régions côtières (souvent par des gardiens de phare, qui en avaient fait leur passe-temps), les calvaires et autres scènes religieuses sont exécutés un peu partout, par des sculpteurs le plus souvent anonymes.

Au Québec, cet art est plus commun entre 1850 et 1930, environ. Il aurait été pratiqué dans toutes les régions. L’appellation française « bouteille-passion » serait devenue, dans le langage parlé canadien-français, « calvaire en bouteille ». On trouve peu de documentation à ce sujet, comme c’est souvent le cas pour les diverses formes d’art populaire ou folklorique. L’un des rares experts à s’y être intéressé est l’ethnologue Robert-Lionel Séguin (1920-1982), qui a accumulé et étudié des milliers d’objets de la culture matérielle québécoise au cours de sa vie : sa collection d’artefacts constitue l’un des piliers du Musée des arts et traditions populaires de Trois-Rivières, rebaptisé « Musée Pop » – pour avoir l’air moins savant, je suppose – il y a quelques années.

Prouesse, punition ou dévotion?   

Mais pourquoi donc se casser les méninges à essayer de monter une croix et de menus objets à l’intérieur d’un contenant au goulot étroit? Pour impressionner, apparemment! En effet, le but principal de ces compositions serait d’étonner les observateurs, en ayant l’air impossibles à réaliser. Ce sont des œuvres décoratives et non des ex-voto (tableaux ou sculptures exécutés d’après un vœu, ou en remerciement à Dieu ou à un saint pour faveur obtenue), sauf quelques exceptions.

Une sorte de légende circule à propos de ces drôles d’objets : on raconte que leur fabrication aurait été imposée à des ivrognes comme pénitence par leur curé. Baliverne! Comme si n’importe qui pouvait s’improviser sculpteur de calvaire miniature en bouteille… Il y aurait de quoi dégriser assez vite. C’est que cet art exige un talent et une ingéniosité que l’on ne trouve pas à tous les coins de rue, en plus d’une patience digne d’un saint. À l’aide de broches, de fils et de pinces, l’artisan assemble à l’intérieur de la bouteille la croix, les personnages et les menus objets sculptés au préalable. Parfois, la bouteille est remplie de liquide une fois la composition terminée; ce procédé améliore l’effet visuel en grossissant les objets. Toutefois, gare au froid! Car le liquide peut geler et éclater.

On nomme « calvaires en bouteille » toutes les réalisations de ce type, même si en principe un calvaire comprend le corps du Christ sur la croix (le corpus), et même d’autres personnages comme la Vierge, saint Jean et Marie-Madeleine. En fait, la plupart des calvaires en bouteilles du Québec sont composés d’une croix sans personnage, mais entourée des instruments de la Passion : échelle, éponge, lance, marteau, clous, coq, fouet, roseau, etc.

Les auteurs de ces œuvres étaient-ils animés d’une dévotion particulière à la Passion du Christ? Faisaient-ils coïncider ce travail avec le temps du carême? Le considéraient-ils comme un acte de piété, ou s’agissait-il d’un simple passe-temps? Ces questions demeurent en suspens.

La délicatesse des rustres 

Mis en comparaison avec d’autres formes d’art religieux requérant patience et savoir-faire, tels les « petits Jésus de cire » confectionnés par les religieuses par exemple, les calvaires en bouteille sont évidemment d’une facture plus naïve. Les personnages, surtout, sont souvent à peine dégrossis, ou très simples. J’aime à imaginer les mains rudes de ces hommes, bûcherons, cultivateurs, pêcheurs ou menuisiers, travaillant doucement avec des pinces pour ériger des croix… Comme les « doigts de fées » des femmes brodant des linges d’autel ou frisant des cheveux de figurines de Jésus, mais en plus rough, comme on dit au Québec. Rustres ou délicates, ces mains faisaient de leur travail une prière!

 

 

4 Commentaires

  • fr. Denis, psf
    6 octobre 2025 à 0 h 48 min

    Impressionnant comme art!
    Très bon article, comme toujours!
    Si tu arrivais à mettre des photos que l’on pourrait agrandir en cliquant dessus pour voir les détails, ce serait vraiment en plus.
    Je connais un ermite à Trois-Rivières qui pourrait possiblement t’aider… En attendant, je grossis la page et j’y arrive.
    Union de prière!

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  • François
    14 octobre 2025 à 20 h 06 min

    Article fort intéressant. C’est une découverte pour moi. Merci de partager votre passion pour ce patrimoine méconnu.

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  • Fr. Olivier sv
    21 novembre 2025 à 14 h 16 min

    Merci beaucoup. J’ai appris quelque chose aujourd’hui.
    Bravo pour votre travail.

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