Art sacré / Patrimoine du Québec

Rodolphe Duguay et Jeanne L’Archevêque : la quête commune de l’Idéal

Deux artistes perfectionnistes, habités de Dieu, partageant un quotidien simple et créant leurs œuvres dans un petit ermitage construit avec amour en pleine campagne nicolétaine… La vie du peintre et graveur Rodolphe Duguay et de sa femme Jeanne L’Archevêque, écrivaine, poétesse et musicienne, reflète cet Idéal que cherchait le couple sur les plans spirituel, artistique et domestique.

Source: Wikipédia

Mais le Paradis n’étant pas de ce monde, même cette vie en apparence idyllique comportait son lot d’épreuves. Porté à la mélancolie et à la dépression, Duguay pouvait au moins compter sur le soutien de sa femme, et sur celui de leur foi commune. Il y avait aussi les soucis financiers : si on parle aujourd’hui avec admiration du peintre paysagiste et surtout de son œuvre gravé (dans le domaine de la gravure sur bois, Duguay a atteint un niveau jamais égalé au Canada jusqu’alors), cette reconnaissance est venue trop tard. Il aura connu toute sa vie la gêne matérielle, gagnant sa croûte – et celle de ses six enfants – plutôt difficilement. Quant à son épouse, qui acceptait divers contrats d’écriture pour subvenir elle aussi aux besoins de sa famille, ses écrits n’étaient lus que par un petit cercle de catholiques et sont aujourd’hui passés à l’oubli.

Foyer d’art, de prière…et d’amour

Dans cette pauvreté relative, le couple était tout de même riche. Riche de beauté – beauté du paysage champêtre, de la vieille maison des ancêtres – mais aussi riche d’amour, d’inspiration, de grâces de toute sorte. Quelques scènes de la vie familiale captées par la caméra de Mgr Albert Tessier (principal mécène du couple) montrent ce bonheur partagé. On y voit notamment les enfants Duguay tout fiers de présenter leurs carnets de dessins, eux qui ont eu la chance inestimable de grandir dans une atmosphère aimante imprégnée d’art, de culture et de sacré.

La famille Duguay. Source: Maison et atelier Rodolphe-Duguay

L’Ermitage. Source: Maison et atelier Rodolphe-Duguay

Pour se faire une idée concrète de la vie de la famille Duguay et du travail artistique du couple, il faut aussi visiter la Maison et atelier Rodolphe-Duguay à Nicolet, à la fois lieu patrimonial, musée et mini-centre culturel. L’atelier attenant à la maison, baptisé L’Ermitage par Jeanne et construit par le père de Rodolphe d’après les plans de son fils, est particulièrement émouvant. C’est là qu’installée à son petit pupitre de la mezzanine, Jeanne L’Archevêque écrivait ses poèmes et ses articles, dans une communion d’esprit avec celui qu’elle appelait tendrement « son peintre », occupé à créer ses œuvres juste en bas. Un crucifix trône parmi la multitude de tableaux accrochés aux murs. Ce lieu est comme la matérialisation d’une phrase écrite par Duguay dans son journal alors qu’il était en train de tomber amoureux de sa future femme : « Rarement j’ai rencontré quelqu’un pour si bien comprendre les choses artistiques et si bien les rapprocher du beau infini. » (2 septembre 1927)

»L’Annonce du printemps», gravure sur bois. Source : BAnQ

Remonter aux sources avec le Journal 

Ce journal, tenu par Duguay sur une longue période de vingt ans – toute sa jeunesse et sa formation – nous renseigne sur le caractère et la disposition d’esprit de l’artiste. On le suit d’abord dans ses tribulations d’apprenti à Montréal, notamment en tant qu’assistant du grand Suzor-Côté. Puis vient le long exil à Paris : sept années de travail et d’apprentissage acharnés, sorte de pèlerinage obligé où le jeune homme se languit toutefois de sa terre natale. Presque chaque entrée du journal se termine par des prières, la foi étant au cœur de toute la vie du peintre. C’est dans la prière et dans la fréquentation de l’eucharistie que Rodolphe Duguay cherche sa voie : sera-t-il un peintre religieux? Un paysagiste? Dieu mettra-t-il enfin sur sa route une femme avec qui partager sa vie et ses idéaux, une « âme pure »?

En 1924, c’est décidé : il sera paysagiste. « Que c’est beau, le paysage, et c’est le métier par lequel on peut se sanctifier. La nature c’est un peu Dieu; le ciel, les astres, la terre, l’eau, tout ça, ça rend bon. Admirer ces chefs-d’œuvre, c’est une prière. Voilà comment moi je ressens le paysage. » (9 février 1924). Et ceci est palpable dans ses œuvres, peintes ou gravées. Car même si Duguay a fait quelques incursions dans l’art religieux, dans le portrait ou autres genres, ce sont ses paysages « spiritualistes » qui témoignent le mieux de sa riche vie intérieure et de son talent.

»Rétrospective», huile sur toile. Source: Maison et atelier Rodolphe-Duguay

La rencontre de deux âmes sœurs

Quand il rencontre Jeanne L’Archevêque, la jeune fille n’est encore qu’une enfant – elle était de dix ans sa cadette. Fille d’un notaire, élevée dans un milieu aisé à Montréal, rien ne la prédisposait (du moins socialement) à épouser un pauvre fils de cultivateur. Mais la jeune fille à l’âme sensible est une musicienne talentueuse, formée en piano au Conservatoire, et fera aussi des études en littérature et philosophie. Une amoureuse des arts, mais aussi de Dieu : elle nourrit le désir d’entrer en religion. C’est le mariage de son frère Armand avec Florette, la sœur de Rodolphe, qui l’amènera à fréquenter et à mieux connaître l’artiste en herbe.

La maison paternelle. Source : Répertoire du patrimoine culturel du Québec (RPCQ)

À son retour d’Europe, Duguay est déjà dans la mi-trentaine et veut s’établir sur la terre paternelle. Il réalise soudain que « Mademoiselle Jeanne » a grandi…Au fil de longues discussions, les deux chercheurs d’absolu se découvrent une parenté d’âme hors du commun. Mais quand Jeanne apprend à Rodolphe qu’elle se destine à la vie religieuse, le cœur de l’artiste se fend de douleur. Heureusement, cette souffrance ne durera pas longtemps, car le directeur de conscience de la jeune femme, prêtre intelligent, lui dit « de ne pas désunir ce que Dieu a si bien uni ». Et le journal se termine sur cette fenêtre entrouverte, sur le bonheur futur qui s’esquisse. De fait, Rodolphe Duguay n’aura plus besoin de se confier à un journal intime, puisqu’il a enfin trouvé sa vraie confidente!

Un artiste pas tout à fait « dans le vent » 

Artiste figuratif, profondément religieux sans « faire du religieux », reclus à la campagne loin de la métropole bruyante, « l’ermite de Nicolet » était donc très loin des cercles avant-gardistes du monde artistique québécois du XXe siècle. Les conséquences du Refus Global, de l’engouement pour l’art abstrait et de l’esprit de rébellion qui teintèrent la vie culturelle à partir de la fin des années 1940 nuisirent certainement à la carrière de Duguay – a-t-il même eu une « carrière »? C’est à la fin de sa vie, alors que la maladie d’Alzheimer commençait à le détruire, que les honneurs et les prix arrivèrent… Mais que valent au fond ces considérations mondaines, au regard de sa vie pleinement réussie? Car sa vraie réussite se trouve peut-être dans la capacité qu’il a eu, avec son épouse, à relier toutes ces dimensions qui enrichissent la vie et lui donnent du sens : la spiritualité, la famille, l’amour conjugal, l’art, le soin de la terre. Ce n’est pas rien, et c’est même tout à fait inspirant!

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